Les Contes Antankaraña de Paul CONGO


JAORAVOANA Paul
dit Paul Congo

« IKOTOMILAJALY »

Ma tradition tu m'es chère mon héritage que je protège
Selon un proverbe qui dit : à corde pourrie, liane flétrie
le vent emporte l'oiseau, l'eau entraîne le poisson
la conscience pousse l'homme
mais l'amour alimente la conscience,
le conte que je vais vous dire parle d'amour.
Les anciens d'autrefois s'assirent. Ils étaient là. Ils habitaient là. Dans le pays qu'ils
habitaient vivait un méchant roi. Un roi sans pitié et tyrannique. Et tous les ans, il parcourait
son royaume, porté par ses sujets.
Le roi habitait là avec la reine son épouse. Au bout d'un temps ils enfantèrent une fille.
Plus tard, ils enfantèrent encore, et ce fut un garçon. Il fut appelé FARALAHY MAKOELY.

Un adage dit :
Si le premier enfant est une fille
le puîné qui est un garçon sera l'aîné.
Ils élevèrent leurs deux enfants. Ils les élevèrent. L'enfant d'un conte grandit vite. Les
deux enfants grandirent, Makoely grandit. Alors le roi dit à la reine son épouse :
« Mon épouse, je pense à l'avenir, à un futur plus ou moins proche, quand le grand
arbre tombera dans la mer, et quand un autre poussera sur la terre, Dieu nous a
donné une descendance qui prendra notre place plus tard. Je suis vieux et avancé en
âge. J'envisage donc d'élever notre fils Makoely sur le trône pour me succéder. Il
t'appartient de l'instruire et de l'éduquer dans ce sens.
- Tu as raison, répondit la reine. J'accepte de prendre en charge l'éducation de notre fils. »
Quelques temps après, la reine entretint son fils du projet du roi. Elle lui prodigua ses
conseils. Makoely se garda de donner son avis tout de suite.
Plusieurs semaines plus tard, ils étaient tous là en train de manger, Makoely prit la parole :
« Père, mère, dit-il. Je me prosterne à vos pieds. Accordez-moi votre bénédiction, je
vais d'abord partir à la recherche de la misère ».
Le roi et la reine furent très étonnés et profondément contrariés. Ils dirent à leur fils :
« Ha ! Zahanaka. Ino loatra raha nahazo anao ô ? Jaly edy raha tianao andeha
tadiavigny ? Raha jiaby mampiadana anao, nataonay. Anao tsy tsaiky niboaka
tamin'ny kakazo na tamin'ny vato. Anao tsy tsaiky nitsimpinigny, na nivangaina, fa
zanaka nateraka. Kila raha angatahinay amin 'ny zagnahary ndreky razana, tsy
maintsy azonay. Kay' anao andeha hitady jaly, io ho hitanao ankitigny e ! »
Sa mère ajouta :
« Je t'avais porté dix mois dans mon ventre sans te vomir. Je t'avais enfanté et allaité.
Tu es donc mon sang et ma chair. Tu aurais pu me demander autre chose, tu l'aurais
obtenue. Mais tu cherches la misère, assurément tu la trouveras ! 
Makoely resta là trois ou quatre jours encore. Puis il se prépara au départ. Son père lui
donna trois jeunes esclaves, que Makoely refusa, et deux piastres qu'il accepta. Faralahy
Makoely partit tout seul. Il marcha. Il marcha. Un jour, il arriva dans un village où tout le
monde était bouleversé. Il demanda à un passant ce qui était arrivé. Alors, on lui montra
le cadavre d'un homme en train de pourrir au beau milieu du village !
- « Ha ! s'écria Makoely. On ne peut pas le laisser là ! Il faut l'enterrer !
- Qui es-tu, toi, lui rétorqua-t-on. Et de quoi tu te mêles ?
Si le roi t'entendait, il te ferait couper la tête.
- Je suis Kotomilajaly, celui-qui-cherche-la-misère. Menez-moi à votre roi, je vais lui
demander ce malheureux cadavre.
On le conduisit auprès du Rangahy, du Manantany, et du Fahatelo, ceux-ci étaient les
premier, deuxième et troisième conseillers du roi. Il y avait aussi l'ambemagnangy, le
porte-parole des femmes. Makoely dit :
« Je suis là devant vous, poussé par ma conscience d'être humain. Ce mort en train
de pourrir sur la place, donnez-le-moi afin que je l'enterre décemment ».
Et il insista tant et si bien qu'on le mena auprès du roi.
Le roi entra dans une grande colère.
- « Tu te crois plus intelligent que nous tous ici réunis, hein ! Sais-tu pourquoi ou l'a
laissé là ? D'abord qui es-tu ?
- Je suis KOTOMILAJALY, je suis à la recherche de la souffrance
- Très bien ! Tu vas connaître la souffrance. Attachez-le, battez-le avec une queue de raie ! »
On l'attacha et on le battit sauvagement avec une queue de raie. Quand il eut repris
connaissance, Makoely réitéra sa demande.

« Vous pouvez m'ôter la vie, dit-il. Je veux ce cadavre à enterrer ».
On le lui donna. Makoely était de sang royal, sa volonté s'accomplit. Avec l'argent
donné par son père, il acheta de quoi faire un cercueil, puis un linceul, du riz et du vin de
canne. Le mort fut enterré décemment. Makoely prit congé. Il lui restait en tout et pour
tout deux francs.
Il marcha, il marcha. Plus loin il devait traverser en pirogue. Le passeur lui demanda deux
francs pour la traversée. Makoely paya. Mais quand ils furent au milieu de l'eau, la pirogue
se renversa. Le piroguier eut le réflexe de s'accrocher à l'embarcation. Makoely quant à lui
se débattit vainement. Au moment de couler, il vit un tronc d'arbre entraîné par le courant.
Makoely le saisit. Le tronc l'emporta loin en haute mer. Pendant plusieurs jours, il fut ballotté
par les vagues, grillé par le soleil, grelottant de froid la nuit, taraudé par la faim. Un beau jour
il vit une île verdoyante. Rassemblant ses dernières forces, il nagea vers elle. Or cette île
c'était Nosy Barahodaka, l'île de la discorde, d'une opulence incomparable. Makoely
mangea des fruits. Mais cette île était peuplée de bêtes malsaines de toutes sortes. L'une
d'elles lui rendit visite un soir, et lui dit :
« Ia, anao nihina haninay eto. Mihinana tsara be. Fa lera anao voky,
vondrabondraka, anao ahaniko koa ».
Makoely se sentit très malheureux. Chaque fois qu'il mangeait quelque chose,
une bête malsaine se montrait et lui disait :
« Oui, mange tout ce que tu veux, mais quand tu seras rassasié, je te
mangerai à ton tour.
Makoely n'osa plus toucher à aucune nourriture. Il se mourait de faim au milieu
de l'opulence naturelle de l'Ile de la discorde.
Désespéré, Makoely se rendit un matin sur la plage. Il vit un Tandraly. Le
Tandraly est un animal marin de la taille du feso, ou dauphin. Il le supplia de l'emmener.
- Tu ne te plais donc pas sur cette belle île ? demanda Tandraly
- Cette île est peuplée de monstres malfaisants. Je veux retourner chez mon
père. Si tu peux me ramener, je te récompenserai.
Tandraly prit Makoely sur son dos. Il voyagea plusieurs jours sur le dos de
Tandraly. Un soir, grisé par son aventure, il chanta :
« Rimorimo, rimorimo ô ô ô »
Rimorimo ilay malaza
Ilay malaza tsy vaigny maty
Tsara mandeha menimeny
Menimeny navalagna ranomasina
Tsy vahiny tsy tompon-tany
Mandry aloha managna amato
Tavela afara managna vady
hegny izy é e e e e e
Manjolazola karaha bongo
Malemilemy karaha tanety
Maharegny raha arô niany maharegny raha. (1)

Car il pensait : « Le pauvre mortel que je suis, est en train de chevaucher un
monstre marin, sur la mer sans limite ».
Il arriva de nuit près de son village natal, toujours porté par le Tandraly. Celui-ci
le déposa, et lui parla en ces termes : « Je te laisse ici, mon ami. N'aie pas peur.
Tu n 'as pas à me récompenser. Te souviens-tu du cadavre qui pourrissait au
beau milieu d'un village, et que tu as enterré décemment ? Eh bien, c 'était
moi ! Si un jour tu as des problèmes, invoque-moi, je viendrai »
Le Tandraly parti, Makoely demanda une case à l'écart. Or, un malheur frappait le
pays cette nuit-là. Les gens étaient bouleversés, agités. Le jeune homme demanda à
un passant ce qui était arrivé.
« Qui es-tu? Tu n'es pas d'ici ? »
- Je suis Ikotomilajaly, celui qui cherche la misère.
On ne reconnut pas Faralahy Makoely dans ses haillons.
« Tu ne sais pas, étranger, le malheur qui nous frappe aujourd'hui. Tous les
quatre ans, le soir où la lune est dévorée par un monstre (2), la grande Bête de
la mer vient prendre un enfant du pays. Cette fois-ci, c 'est la fille du roi que
la Bête veut manger. Nous sommes désespérés à la pensée de perdre la bonne
et douce princesse »
Les fois précédentes, la Bête de la mer avait pris des enfants du peuple.
- Et que dit votre souverain ? s'enquit Makoely.
- Il promet la main de sa fille et la moitié des trésors royaux à qui délivrera
la princesse et le pays du monstre des mers.
Ils n'avaient pas fini de parler que, déjà, la fille du roi se précipitait vers la plage,
comme attirée par une force mystérieuse !
Tout à coup, la mer se démonta. D'énormes vagues écumantes déferlèrent sur la
grève. La Bête des mers apparut. Les gens fuirent épouvantés. Makoely courut
vers la plage. Il invoqua le Tandraly :
« Tandraly, ô Tandraly. Je t'invoque. Tandraly, viens au secours de ton ami ».
Aussitôt, les vagues redoublèrent de fureur. Et Tandraly apparut à quelques
distance de la Bête des mers. Vaillamment, Makoely se jeta à l'eau et nagea vers
Tandraly. Le Tandraly prit le jeune homme sur son dos. Puis il engagea le combat
avec la Bête des mers, qu'il tua. Après quoi, Makoely regagna la rive à la nage.
Comme Tandraly s'éloignait, le jeune homme lui cria :
« Merci, Tandraly mon ami. Je ne t'oublierai jamais. Adieu, Tandraly ».
On courut annoncer la grande nouvelle au roi. Celui-ci vint en personne sur la
plage, accompagnée de l'ambala, son épouse.
- Qui es-tu, vaillant étranger ? Je veux te récompenser, dit-il.
- Avant de te répondre, ô roi, permets-moi de m'adresser à l'ombala ton épouse.
Puis en se tournant vers la reine, Makoely lui montra son poignet droit :
« Femme, reconnais-tu ceci »? C'était une cicatrice en forme de pirogue.
« Mon fils ! Mon fils ! s'écria l'épouse du roi. Tu es Faralahy Makoely, mon fils.
Velogno atsika 'ty ! Velogno atsika e! »
La jeune fille sortit de sa torpeur :
« Mon frère aîné ! Makoely mon frère aîné ! » hurla-t-elle.
L'enfant puîné qui est un garçon est l'aîné. Le roi était muet d'émotion.
Makoely prit la parole :
« Oui, mère, oui soeur. Je suis Faralahy Makoely. Me voici au terme de la quête qui
m'à amené à comprendre ce que c'est que la souffrance. Je peux désormais prendre la
succession de mon père ».
Il n'avait pas fini de parler que la foule, comme un seul homme, porta Makoely en
triomphe vers le zomba, demeure du roi.
« Manjaka ninay.
Manjaka ninay e!
Manjaka ninay.(3)

Voilà pourquoi les Sakalava ne tuent pas les Tandraly.
Messire Rat se gargarisa. Il était édenté et chauve.
Conte, conte, ce n'est pas moi qui mens, mais les anciens d'autrefois.

GLOSSAIRE :
1. Rimorimo : littéralement attitude altière. Chant de louange à l'endroit d'un prince.
2. la lune dévorée par un monstre : éclipse
3. Manjaka ninay : littéralement le nôtre est règnant. Chant de louange.

Coordonnées de Paul Congo :
Adresse : Lot n°22 - PK 3, route d'Ambilobe - 201 Diégo-Suarez - MADAGASCAR
Téléphone bureau :  00 261 20 82 225 04
Direction de la Culture : BP 164 - 201 Diégo-Suarez - MADAGASCAR


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